La richesse des pauvres

J’ai écrit quelque part qu’au Québec, chacun se trouve à un ou deux degrés de séparation de la pauvreté, qu’il ne faut pas remonter très loin dans l’arbre généalogique de sa famille pour reconnaître l’expérience de l’extrême modestie et du manque. Le vacarme de l’atelier d’usine, l’éloignement du bûcheron en forêt, la solitude de l’agriculteur au milieu de son champ, partout – ou presque – on retrouve la même épreuve du dénuement, la même expérience du vide et de l’absence dont chacun a appris à s’accommoder.

La société québécoise s’est construite et reconstruite par le bas, et elle n’est pas montée très haut : ses révolutions ont été tranquilles, son grand rattrapage l’a ramené jusque dans la basse moyenne, ses rêves de liberté ont accouché d’un demi-pays. On pourrait dire que le Québec moderne a consacré le triomphe de l’homme et de la femme ordinaires, contents du petit cottage qu’ils ont acheté en banlieue, des deux voitures qu’ils bichonnent en sirotant un verre de vin sur la terrasse, entourés de leurs deux chiens d’élevage et de leurs deux enfants inscrits dans écoles à programme. Ils préparent leur voyage dans le Sud et fréquentent les spectacles d’humoristes qui rient gentiment de ces « petits riens » qui font leur existence, votent quelque part au centre pour un parti de continuité. « On n’est pas à plaindre », voilà peut-être la formule qui décrit le mieux l’état général de la situation – vous noterez l’emploi du « on », moins prétentieux et moins défini que le « nous »; et le recours à la litote, forme négative qui permet de dire moins pour faire entendre plus : les Québécois adorent l’indéfinition presqu’autant qu’ils aiment dire non.

C’est à cette humanité-là, peu curieuse et satisfaite d’elle-même, que Luis Clavis s’intéresse. Son premier album, Homme objet, proposait une exploration du matérialisme triomphant et de la fatigue culturelle. Au pays des tailleurs de haie et des bâtisseurs de piscine hors-terre, où les propriétaires de dépanneurs et les cracheurs de feu deviennent milliardaires, Clavis montrait à quel point la tentation de renoncer à son humanité pour devenir soi-même un objet parmi les objets était grande. La force de cette démarche, sa cohérence, le menait à révéler comment l’artiste lui-même – un peu comme Charlebois le chantait déjà à propos de son « gars ben ordinaire » – peinait à échapper à l’attrait irrésistible de la popularité, laquelle exige toujours de sacrifier à la moyenneté, d’afficher en permanence son brevet d’ordinaireté. L’artiste, au Québec, n’a d’existence publique que dans la mesure où il parvient à rappeler, à tout instant, qu’il est semblable à tout le monde, que son art ne l’a pas changé, qu’il est sans prétention. Le paradoxe d’une telle situation est que celui qui refuse d’être comme tout le monde se trouve condamné à une marginalité relative, peut-être même à la pauvreté.

« La richesse des pauvres » s'inscrit dans la continuité de la démarche amorcée avec Homme objet, en même temps qu’elle éclaire le problème sous un angle nouveau. On pourrait résumer ainsi la question que cette chanson soulève : y a-t-il malgré tout quelque chose de bon à tirer de cette expérience commune de la pauvreté, du fait d’être « cassé ben raide », comme le héros du célèbre roman de Jacques Renaud (Le cassé, 1964), forcé de fréquenter les bars crades? Entre deux allées de supermarché, où Clavis fait le plein de nouilles Ramen en chantant la beauté de celle qui rend ses poches moins vides, on découvre que cette richesse des pauvres rend invincible. Mais de quelle invincibilité peut-il s’agir? C’est une chose que j’ai comprise, pour avoir moi-même vécu la pauvreté la plus extrême durant mon enfance et ma jeunesse, que la pauvreté est la mère de l’imagination, qu’elle se trouve au cœur de l’expérience créatrice : car écrire, chanter, composer, jouer, c’est toujours partir d’un manque, d’un vide, d’une insuffisance, d’une question sans réponse.

La beauté de l’artiste, sa force, est de transformer ce qui devrait être une source de honte (je n’ai rien, je ne suis rien) en une expression de beauté et de plénitude, en un miracle : il n’y avait rien et maintenant il y a l’œuvre. Être pauvre, c’est à la fois retourner à son état originel et se projeter vers sa fin : j’entre dans ce monde dans la nudité qui sera à nouveau la mienne quand je le quitterai. La pauvreté apprend la débrouillardise, apprend à faire avec les moyens du bord, à demeurer à l’écoute de l’offre du moment, à se saisir des données immédiates. Avoir connu la pauvreté et en être sorti, ou plutôt : avec connu le néant de la pauvreté et en avoir tiré quelque chose, voilà qui rend en effet invincible. Ce qui reste peut-être à trouver, à comprendre, c’est la manière dont cette expérience commune du « rien » pourrait conduire à la découverte du « tout », pourrait ouvrir la porte du domaine des questions essentielles. Là seulement il serait possible de renoncer à la tranquillité satisfaite pour envisager un dépassement de la situation actuelle.

Quoi qu’il en soit, on montre ici que cette richesse de la pauvreté n’est pas à dédaigner, qu’elle forme un bien précieux, inaliénable, quelque chose comme un « héritage » (l’essayiste Yvon Rivard parle très justement d’héritage de la pauvreté) qu’il faut apprendre, envers et contre tout, à aimer et à faire fructifier.

Mathieu Bélisle