Éloge de l’inertie

Je rêve d’une île où la vie ne serait que trajectoire. Où on accepterait que la balle retombe avec la même force qu’on la lance et que les bains deviennent toujours tièdes. Un lieu où on admettrait que les forces du temps sont plus puissantes que l’action qui tente de les contrer. La vie sera toujours une parabole inversée, une force de gravité inhérente qui nous ramènera au sol même en essayant d’y échapper de toutes nos forces. Je ne peux m’empêcher de voir un vain combat dans l’édification de l’entrepreneur, le désir d’éternité de l’artiste, ou la pulsion de parentalité de cette famille qui semble tout détester de sa sortie du dimanche au Mikes. Le besoin de modifier ou de bâtir, les besoins d’emprise ou de contrôle cachent-t-ils une insécurité face à l’écoulement fataliste des jours? Le combat paisible livré ici est le mien contre moi-même. Je veux cultiver une vie de permaculture. Observer la nature déjà en place pour mieux m’y allonger, en la laissant croître au lieu de la dominer. Comme René Huyghe dans son Dialogue avec le visible, « Je ne veux pas m’arrêter comme le regard sur les choses. Je veux me perdre dans les substances profondes. »  Nous sommes à la fois si loin de la fin du monde mais si proche de la fin de l’humain. Ne devrait-on pas nous apprendre à slaquer un tour collectivement avant de nous apprendre à mourir riches? Tant qu’à être assis sur mes privilèges, aussi bien avoir le rôle du perdant. Lionel Shriver écrivait dernièrement, « Si vous aimez tant la victoire, il n’y a pas de meilleure façon de l’obtenir qu’en refusant d’emblée de jouer. »  Je réserve la retraite à 45 ans à ceux qui auront eu les mains nouées par le cash durant toute leur vie active. Je ne veux pas de cette retraite, j’ai envie d’une existence de balcon où le soleil nonchalant m’invite à écouter activement l’écho de nos vies. Je veux courtiser une ivresse consciente tout en m’enlevant une bûche.  Peut-être que je ne fais que justifier ma paresse mais j’suis bien, car à force de vouloir lutter contre les forces du temps, on oublie de s’y laisser bercer.  

Luis Clavis