échos & co


Allo ! Allo ? Tu m’entends ? Tu es là ? Je t’écoute, moi. J’ai l’impression que tu me parles. Mais oui ! C’est toi, c’est vraiment toi ! Mais...tu ne me dis rien à moi moi. C’est pas grave. // J’ai les paroles, la musique, c’est l’été. Tu ne me dis toujours rien. Tu parles trop à tout le monde. J’ai compris : c’est le wah wah. // Je t’ai reçu, je te reçois. De là, de loin. Ça résonne. Je suis parti. Ça fait longtemps, tu le sais, que je suis parti. Tu m’as envoyé les mots, la musique, mais déjà je n’étais plus là. Tu essaieras aussi. Ça vaut la peine. Il y a de la peine. C’est merveilleux de disparaître. De là, de loin. On reçoit les caresses, mais comme donnée par les ondes. Tu me touches. J’étais sûr de n’avoir plus besoin de rien. // Ça m’a couté trop cher. Elle a, tu le sais, cette façon de déposer le eyeliner sur ses paupières qui me tue. Que je suis incapable d’oublier. Qui irradie ma mémoire. Je n’ai rien oublié. Je suis parti mais je n’ai rien oublié. Il fallait que je me mette au travail. Pour construire, construire, jusqu’à ce que je m’effondre. // Je n’ai jamais été bien. Tu pourrais m’apprendre comment c’est ? Je peux te faire confiance ? Je ne connais même pas ton vrai nom. // Du temps a passé. Tellement de temps. Mais nous sommes encore là. Loin, mais là. // Nous avions cette idée d’escalader la clôture de la piscine au milieu du parc ? De brûler un sac d’excréments sur le porche de chez Johnny ? De manger des bagels au plus noir de la nuit ? Elle a réagi avec froideur quand je lui ai dit que je faisais cent mille. // Allo ! Allo ? // Je suis pas écrivain, je suis policier. // Flashback d’un souvenir qui n’a jamais existé. // Souvenir du temps de la vie encore possible. Promesse d’un jour la retrouver. // Allo. Je t’accueille. Je t’accueille. Toujours plus loin des bruits du monde, en attendant que les fleurs fanent,j’ai le sourire aux lèvres, en attendant de me rendre, en attendant de tout abandonner.


Alain Farah


 

Éloge de l’inertie

Je rêve d’une île où la vie ne serait que trajectoire. Où on accepterait que la balle retombe avec la même force qu’on la lance et que les bains deviennent toujours tièdes. Un lieu où on admettrait que les forces du temps sont plus puissantes que l’action qui tente de les contrer. La vie sera toujours une parabole inversée, une force de gravité inhérente qui nous ramènera au sol même en essayant d’y échapper de toutes nos forces. Je ne peux m’empêcher de voir un vain combat dans l’édification de l’entrepreneur, le désir d’éternité de l’artiste, ou la pulsion de parentalité de cette famille qui semble tout détester de sa sortie du dimanche au Mikes. Le besoin de modifier ou de bâtir, les besoins d’emprise ou de contrôle cachent-t-ils une insécurité face à l’écoulement fataliste des jours? Le combat paisible livré ici est le mien contre moi-même. Je veux cultiver une vie de permaculture. Observer la nature déjà en place pour mieux m’y allonger, en la laissant croître au lieu de la dominer. Comme René Huyghe dans son Dialogue avec le visible, « Je ne veux pas m’arrêter comme le regard sur les choses. Je veux me perdre dans les substances profondes. »  Nous sommes à la fois si loin de la fin du monde mais si proche de la fin de l’humain. Ne devrait-on pas nous apprendre à slaquer un tour collectivement avant de nous apprendre à mourir riches? Tant qu’à être assis sur mes privilèges, aussi bien avoir le rôle du perdant. Lionel Shriver écrivait dernièrement, « Si vous aimez tant la victoire, il n’y a pas de meilleure façon de l’obtenir qu’en refusant d’emblée de jouer. »  Je réserve la retraite à 45 ans à ceux qui auront eu les mains nouées par le cash durant toute leur vie active. Je ne veux pas de cette retraite, j’ai envie d’une existence de balcon où le soleil nonchalant m’invite à écouter activement l’écho de nos vies. Je veux courtiser une ivresse consciente tout en m’enlevant une bûche.  Peut-être que je ne fais que justifier ma paresse mais j’suis bien, car à force de vouloir lutter contre les forces du temps, on oublie de s’y laisser bercer.  

Luis Clavis







 


L’été s’effondre

Et quand tu me regardes avec tes grands yeux tristes, il me semble que toutes les étoiles du ciel me regardent aussi et mon coeur éclate. Tu te souviens? Je m’excuse de t’avoir laissé tout seul quand la police t'avait attrapé à la piscine après minuit un soir. Même si ça fait 10 ans, j’y pense encore des fois. Je me dis que si t’étais devant moi dans les moments où j’y pense, je te prendrais dans mes bras en pleurant. J’ai été une mauvaise amie ce jour-là, pardon. Je me console en repensant à la fois qu’on a passé six heures à regarder météomédia, non-stop, dans une chambre de motel à Tadou trop gelé su’l mush. C’était tellement rushant que c’est devenu beau. C’est devenu mon plus beau souvenir avec toi. L’anecdote qu’on raconte trop souvent. Un moment que je revivrais. Peux-tu croire à ça. Tout seuls dans notre délire on était à l'abri du monde. C’est pas un sentiment que j’ai eu souvent depuis. J’aimerais ça retourner là, des fois. Avant les albums, avant trop de tournées, avant la maladie, avant mon bébé grand amour de ma vie. J’aimerais refeeler encore pour vrai le toute la vie devant soi, la peur qui n’est pas là, même pas un peu. Fumer encore la cigarette dans les parcs tard. Maintenant je chiale après les fêtards sur le terrain de pétanque devant ma maison et j’ai une pensée pour les habitants en périphérie du parc Laurier qui doivent ben crever par en dedans tous les soirs de juin et juillet et août et septembre. Maintenant, j’attends que l’été s’effondre pour enfin pouvoir fermer ma fenêtre et dormir en paix. Je m’hais. Mais c’est ça. I need to sleep. Fuck you all, with love  xxx

Fanny Bloom









 


La richesse des pauvres

J’ai écrit quelque part qu’au Québec, chacun se trouve à un ou deux degrés de séparation de la pauvreté, qu’il ne faut pas remonter très loin dans l’arbre généalogique de sa famille pour reconnaître l’expérience de l’extrême modestie et du manque. Le vacarme de l’atelier d’usine, l’éloignement du bûcheron en forêt, la solitude de l’agriculteur au milieu de son champ, partout – ou presque – on retrouve la même épreuve du dénuement, la même expérience du vide et de l’absence dont chacun a appris à s’accommoder.

La société québécoise s’est construite et reconstruite par le bas, et elle n’est pas montée très haut : ses révolutions ont été tranquilles, son grand rattrapage l’a ramené jusque dans la basse moyenne, ses rêves de liberté ont accouché d’un demi-pays. On pourrait dire que le Québec moderne a consacré le triomphe de l’homme et de la femme ordinaires, contents du petit cottage qu’ils ont acheté en banlieue, des deux voitures qu’ils bichonnent en sirotant un verre de vin sur la terrasse, entourés de leurs deux chiens d’élevage et de leurs deux enfants inscrits dans écoles à programme. Ils préparent leur voyage dans le Sud et fréquentent les spectacles d’humoristes qui rient gentiment de ces « petits riens » qui font leur existence, votent quelque part au centre pour un parti de continuité. « On n’est pas à plaindre », voilà peut-être la formule qui décrit le mieux l’état général de la situation – vous noterez l’emploi du « on », moins prétentieux et moins défini que le « nous »; et le recours à la litote, forme négative qui permet de dire moins pour faire entendre plus : les Québécois adorent l’indéfinition presqu’autant qu’ils aiment dire non.

C’est à cette humanité-là, peu curieuse et satisfaite d’elle-même, que Luis Clavis s’intéresse. Son premier album, Homme objet, proposait une exploration du matérialisme triomphant et de la fatigue culturelle. Au pays des tailleurs de haie et des bâtisseurs de piscine hors-terre, où les propriétaires de dépanneurs et les cracheurs de feu deviennent milliardaires, Clavis montrait à quel point la tentation de renoncer à son humanité pour devenir soi-même un objet parmi les objets était grande. La force de cette démarche, sa cohérence, le menait à révéler comment l’artiste lui-même – un peu comme Charlebois le chantait déjà à propos de son « gars ben ordinaire » – peinait à échapper à l’attrait irrésistible de la popularité, laquelle exige toujours de sacrifier à la moyenneté, d’afficher en permanence son brevet d’ordinaireté. L’artiste, au Québec, n’a d’existence publique que dans la mesure où il parvient à rappeler, à tout instant, qu’il est semblable à tout le monde, que son art ne l’a pas changé, qu’il est sans prétention. Le paradoxe d’une telle situation est que celui qui refuse d’être comme tout le monde se trouve condamné à une marginalité relative, peut-être même à la pauvreté.

« La richesse des pauvres » s'inscrit dans la continuité de la démarche amorcée avec Homme objet, en même temps qu’elle éclaire le problème sous un angle nouveau. On pourrait résumer ainsi la question que cette chanson soulève : y a-t-il malgré tout quelque chose de bon à tirer de cette expérience commune de la pauvreté, du fait d’être « cassé ben raide », comme le héros du célèbre roman de Jacques Renaud (Le cassé, 1964), forcé de fréquenter les bars crades? Entre deux allées de supermarché, où Clavis fait le plein de nouilles Ramen en chantant la beauté de celle qui rend ses poches moins vides, on découvre que cette richesse des pauvres rend invincible. Mais de quelle invincibilité peut-il s’agir? C’est une chose que j’ai comprise, pour avoir moi-même vécu la pauvreté la plus extrême durant mon enfance et ma jeunesse, que la pauvreté est la mère de l’imagination, qu’elle se trouve au cœur de l’expérience créatrice : car écrire, chanter, composer, jouer, c’est toujours partir d’un manque, d’un vide, d’une insuffisance, d’une question sans réponse.

La beauté de l’artiste, sa force, est de transformer ce qui devrait être une source de honte (je n’ai rien, je ne suis rien) en une expression de beauté et de plénitude, en un miracle : il n’y avait rien et maintenant il y a l’œuvre. Être pauvre, c’est à la fois retourner à son état originel et se projeter vers sa fin : j’entre dans ce monde dans la nudité qui sera à nouveau la mienne quand je le quitterai. La pauvreté apprend la débrouillardise, apprend à faire avec les moyens du bord, à demeurer à l’écoute de l’offre du moment, à se saisir des données immédiates. Avoir connu la pauvreté et en être sorti, ou plutôt : avec connu le néant de la pauvreté et en avoir tiré quelque chose, voilà qui rend en effet invincible. Ce qui reste peut-être à trouver, à comprendre, c’est la manière dont cette expérience commune du « rien » pourrait conduire à la découverte du « tout », pourrait ouvrir la porte du domaine des questions essentielles. Là seulement il serait possible de renoncer à la tranquillité satisfaite pour envisager un dépassement de la situation actuelle.

Quoi qu’il en soit, on montre ici que cette richesse de la pauvreté n’est pas à dédaigner, qu’elle forme un bien précieux, inaliénable, quelque chose comme un « héritage » (l’essayiste Yvon Rivard parle très justement d’héritage de la pauvreté) qu’il faut apprendre, envers et contre tout, à aimer et à faire fructifier.

Mathieu Bélisle







 


Grande Fin

On cache la plupart du temps ce qui nous lie: l’océan de tristesse. On passe par dessus tous les jours, c’est normal, d’autres violences pressent davantage.

Depuis quelques années, la mort comme la littérature habitent un bunker, d’un côté comme de l’autre de Saint-Denis. Parfois ça sort, nous traversons la rue, il y a des miracles. Des liens sidérants se créent à la fermeture des bars dans une toilette, à l’écart, prêts à tomber en amour. Il faut le dire, le crier, le revendiquer : nous avons pour mentir des moments fulgurants de joie, de passion.

Daria Colonna